On y va tout droit, au gré du vent d’Orient, sur la Mer Égée.
Sur ces côtes où résonne encore le fracas de vagues noires, je conjure quelques dieux oubliés de m’épargner une folle odyssée par mille détours et autant de labyrinthes. Je pars, à l’aube tranquille* de cette ville où j’ai laissé une reine Amazone endormie. J’espère sentir les parfums de Grèce dès la nuit sacrée*, bien avant les contours du jour qui vient*. Je ne pars pas seul, ainsi j’ai l’espoir d’y arriver sans encombre. Je suis accompagné d’un guide. J’ai trouvé avant de partir un poète moderne et anachronique, une voix inconnue qui chante aujourd’hui avec les accents d’hier. Lorsque les sirènes m’appelleront, mes oreilles n’entendront que sa mélodie apaisante. De l’Olympe viendra donc Hermès pour me libérer de Calypso, si elle venait à me prendre, et j’échapperai alors à une si douce fureur* ; Zeus et Athéna me garderont de Poséidon et il me faudra bien, avec l’aide du poète, me protéger des enchantements de Circé.
Mon navire s’apprête sur le quai et je lis les premiers vers qui s’imposent.

Soleil d’Égée, si forte est ta brûlure,
Qui donne à ma peau ses reflets et son goût d’olive
Je suis dans l’attente que tonne enfin le marteau d’Héphaïstos
Pour briser les chaînes du vent

Tu m’envoies tes nymphes me prendre la main
Et me conduire à ton eau Égéenne, Ô douceur espérée,
Qui apaise les feux de tes rayons dardés,
Submerge mes sens de ses poivres doux
Et laisse sur moi sa crème de sel et d’estragon

Tu me montres alors le mouvement du dauphin
Quand il conduit la danse effrénée de ces cohortes de lames brillantes
Le dauphin rit de toutes ses dents,
Et je ris avec lui, et je voudrais être lui

Tu vois,
J’ai pris un bain de couleurs pour que tu m’acceptes dans ton paysage

Voilà donc un premier secret. Je relève la tête et souris à l’astre levant. Donne-moi tes couleurs et accepte-moi dans ton paysage !
Nous appareillons et mon cœur est léger. Pourtant la houle m’est étrangère ; je ne l’ai pas encore apprivoisée. Plus tard, les hauts fonds se dessinent entre les îles austères et criantes de lumière. Je suis contraint de cesser de les regarder, d’affermir ma main sur le bastingage, de contrôler les vagues de mon estomac. Je m’assieds et demande à nouveau aide au poète.

Je vois ces lignes si parfaitement planes sur lesquelles sont posés,
Tels des petits mamelons multicolores,
Les îlots rocheux mouchetés de bulbes vert sombre

J’entends la terre rouge de tes collines crisser de milliers de défis
Ceux des hommes au labeur accablé de soleil
Et ceux des cigales qui accordent leur lyre

Elles couvrent même le bruit du tambour marin
Ainsi je n’entends pas l’invite des sirènes aux mamelons dorés

Tes eaux turquoise auréolées de profonds outremers,
Qui sont comme l’ombre immobile de milliers de raies géantes
À l’affût sur les hauts fonds de la côte
Les rayons de lumière y font un damier d’écailles de tortues
À travers les flots opalescents

L’écume mousse comme du lait bouillonnant
Et déferle dans le sillage du bateau nonchalant,
Mais sa blancheur s’engloutit bien vite
Dans le bleu marine et insondable

Le soleil est passé à l’ouest, au-delà du phare
Les quais paresseux attendent la nuit pour respirer
Les embruns ont laissé sur ma peau des veines blanches
Que mes doigts effritent sans les chasser vraiment
Et mes yeux aussi pleurent du sel

Oui mes yeux pleurent du sel maintenant, mais je suis apaisé. Le jour s’avance, aussi sûrement que la proue de mon navire et le doux sentiment de ma reconnaissance. Le malaise a quitté mon corps mais en mon âme, il laisse place à une sourde inquiétude, un grondement lointain qui se rapproche, quand Éole me ramène le souvenir de la femme aux cheveux d’ébène. Elle a changé de noms, souvent, elle s’est aussi appelée Circé et Calypso, des noms d’hier, et des noms d’aujourd’hui. Encore une fois, j’invoque mon guide, d’une main fébrile qui martyrise les pages de mon recueil. Voilà, j’ai trouvé ce qu’il me faut, et j’en lis quelques extraits à haute voix :

Ce soir, la mer qui ne se tait jamais
Murmure les calmes contractions de son cœur enfoui
Au rythme mesuré d’une cadence irrégulière
Et se soulève comme une poitrine lascive
Dans l’intermittence d’une respiration plus profonde

À l’abri de cyprès indolents
Je bois les anis mauresques
Et embrasse avec lenteur les olives noires
Que ma langueur croque d’une peine léthargique
Sous la tonnelle qui bruit et frémit d’aise
Avec la brise nouvelle…

Ah ! La cloche a sonné
C’est l’office du soir, servez le vin clairet !
Les hibiscus se ferment, mais les bouquets de lauriers sont ouverts,
Les bougainvillées s’agitent comme des encensoirs
Pour répandre les parfums du jour finissant

Bientôt la nuit, mais sera-t-elle enfin fraîche ?

Je bois un verre de vin et je souris de nouveau ; les odeurs de tempête se sont enfuies. Je lève les yeux de mon livre et je vois la grève, assez proche pour nous donner les dernières nouvelles des oiseaux*. Soudain mon souffle s’arrête, sur la crête de la falaise, incapable de franchir cette plage ; car au-delà, le Mont Olympe s’impose à ma respiration, que dis-je, à tout mon être, splendide, au-dessus, partout. À cet instant, je n’ai plus besoin du poète. Les vers me sont soufflés par d’invisibles muses :

Tu m’as laissé à la grève, épuisé et reconnaissant
Au sable trop chaud qui boit mes dernières gouttes
Avant que je ne rampe vers la montagne
Et me mette en route pour l’abri de ton palais

Je gravis les marches de ta légende
Retrouver le fil des mythes jusqu’à ta porte silencieuse
Mon pas fait vibrer l’ombre et appelle les échos soupirants
De la douce fille d’Agénor sous l’emprise du roi des Dieux

Enfin, je te retrouve…

Nirembe D’Atrand

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